Le dernier cri

« Elle a une âme », dit-on parfois. Et on serait presque étonné.

Autrefois toutes les maisons parlaient. Il y avait l’usure des tables ; les meubles et les bibelots en savaient « long comme ça » ; les draps étaient raccommodés ; on rafistolait ; la poussière elle-même participait à la conversation. Murmures rassurants. « Eléments essentiels au paysage humain » (Susan Sontag évoquant Rilke).

Tandis que la course folle au Nouveau (maisons froides, lisses et proprettes, cuisines « du dernier cri ») nous fait quasi orphelins —et la terre un monde de désolation.

Devant cette révolution permanente, l’âme se révolte parfois, voici le prix, voici le tourment : à qui son comprimé du soir, à qui son petit potager, à qui sa robe façon grand-maman, sa barbe XIXème, son dimanche au musée, sa soirée devant les vieilles anglaises. Il faut bien se rafistoler.

L’âme est-elle plus lente ? plus sobre ? plus raisonnable que la raison ? Tendons-lui l’oreille. Soyons démodés.

Il ne faut pas « abandonner les personnes dans le vide où les voix des ancêtres ne seraient plus audibles » Kundera

Il y a encore des maisons qui parlent. C’est un cri.

Chante à l’ange la louange du monde […], la chose simple qui, ayant pris forme de génération en génération, est devenue la nôtre et vit à côté de la main et dans le regard. […] Et ces choses […], elles veulent qu’au fond de notre cœur invisible nous les transformions —ô infini…— en nous ! quelle que soit finalement notre nature. Rilke, Elégies de Duino, IX.

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